Rouffignac-st cernin de reilhac

Beurrerie de Tourtel

Espace Mémoire
La Beurrerie de Tourtel
A l’entrée de la localité sur la D 36 en venant de Périgueux et devant le portail de la propriété de Mme et M. Jaligot, le regard est attiré par des cantines et ustensiles divers, témoins de 40 ans, d’une intense activité économique, aujourd’hui disparue. Et, petit à petit à petit ressurgissent les souvenirs de la Beurrerie recueillis auprès de Fernande Buc née Lescure, de son mari et de Paul Roger :
Beurrerie Tourtel Espace Mémoire Rouffignac Dordogne
Messieurs Jean Jaligot et Paul Roger devant l’ancienne beurrerie

Fernande Lescure est née le 12 décembre 1901 à Rouffignac (La Fromentinie). Elle connut à peine son père, mort très jeune, qui travaillait à La Tour comme métayer. Il avait 3 enfants.

A la mort du père, le frère a 12 ans ; la mère ira travailler à la Fromentinie qui appartenait à M. Lacoste puis à M. Roger qui l’avait achetée en viager.

Fernande ira à l’école de Rouffignac mais, arriveront les Bretout qui s’installeront pour travailler les terres tandis qu’eux, alors qu’elle avait 8 ans, iront à Cachemine comme domestiques. Elle ne passa pas le certificat d’études car elle, vers les 12-13 ans alla travailler chez les patrons de Tourtel surtout pendant les vacances.          

1920 c’est le mariage avec Paul Buc. Paul Buc était né en 1900 et venait du Cantal . Il avait un frère avec lui lorsque les parents arrivèrent à Tourtel et Paul avec ses 14 ans va se mettre à travailler la terre. Ceci lui permettra de connaître Fernande et de se marier en 1920. Il fit son service militaire comme auxiliaire et pendant la guerre travailla à la poudrerie de Bergerac… 

Il avait la voiture pour revenir tous les dimanches d’où la confiance totale de M. Edmond Roger (ancien directeur de la Séquanaise et ancien préfet de Monaco) qui voulait bien le garder car Paul pensait bien aux chemins de fer…mais il resta. Plus tard il eut même une autorisation du préfet pour venir assister à l’enterrement de M. Roger. 

Après le départ des Blessou, qui avaient déjà commencé à faire du beurre, ils habitèrent près de la route, dans la maison neuve avec 2 chambres et une cuisine, la beurrerie se trouvant en arrière-plan. 

Lorsque arrivent les Allemands en 1944, la « Beurrerie » tourne bien, car Paul était revenu de Bergerac, si bien qu’en 1946 outre la clientèle rouffignacoise, s’était ajoutée celle de Périgueux. Ce fut M. Delpeuch qui fit faire la « Beurrerie », car M. Roger était décédé durant la guerre.

Au début c’étaient les agriculteurs qui amenaient leur lait en chariots ou bicyclettes puis mobylettes (plus celui de Gaillet, Cachemiche et La Fromentinie) vers la fin il y avait un ramassage. Les producteurs arrivaient et attendaient leur tour. 

Il y avait une grande chaudière avec de l’eau bouillante. On mesurait les quantités avec un décalitre que l’on notait dans le calepin, on faisait chauffer surtout en hiver pour que le lait caille mieux et l’écrémer dans l’écrémeuse. Ensuite il fallait le passer dans 2 ou 3 eaux qui donnait encore du petit lait pour les cochons.   Le malaxeur entrait en action pour finir de le laver et l’égoutter avec l’eau qui coulait sur les pieds. Une fois égoutté, on le plaçait sur une table en zinc pour le mouler et l’empaqueter. Toute la matinée était prise à la fabrication. L’après-midi avait lieu le nettoyage et Paul se rendait ensuite dans son grand jardin pour les légumes. Aidé souvent par Beylot, il faisait brûler sur une table spéciale, le terreau « du tabac » pour détruire les mauvaises herbes.

L’épicerie Pompougnac en vendit un peu au début ; elle permit d’amener de temps en temps Paul à Périgueux pour y vendre son beurre…tout comme M. Perrot pour Le Bugue avec cette entraide indispensable pour faire découvrir puis apprécier le « Beurre de Tourtel ».

Ainsi très vite, la dynamique et la qualité d’exploitation alliées à l’intérêt croissant des agriculteurs locaux devant un tel revenu complémentaire, assurèrent le succès de ce qui allait devenir « La Beurrerie de Tourtel ».  

Très apprécié des Périgordins, le beurre de Tourtel faisait le régal des internes partant tous les 15 jours vers les lycées de Périgueux et de tous les Rouffignacois qui le trouvaient dans les épiceries Pompougnac et Lamourane mais qui, le plus souvent, se rendaient sur les lieux même de production.   

Les médailles d’argent à Paris 1933, médaille d’or Paris 1934 –1936 –1937 puis déclaré hors concours, ouvrirent à ce beurre les portes de la capitale. 

Il était expédié en gare de La Gélie dans des paniers à beurre d’osier.   Pour les livraisons locales, Paul disposait de la Juva Quatre fourgonnette sans vitres puis avec vitres. Il approvisionnait tous les mardis, à Périgueux, principalement la cité administrative, les Ponts et Chaussées et différentes épiceries. Le samedi Paul livrait l’Epicerie Parisienne du Bugue. Par contre, le surplus était envoyé par mottes de 10 kg aux Halles à Paris par train de La Gélie, dans des caisses rondes en bois, fermées par un chapeau. De toute façon c’était Fernande qui, avec son tour de main, mettait les plaques de 125 ou 250 gr de beurre dans le papier sulfurisé où apparaissaient les belles Médailles.

Facture Exploitation Beurrerie de Tourtel Rouffignac Dordogne

L’apogée de la production se situe entre les années 1950 et 1965 et c’est à présent, à Paul Roger engagé en 1958 de nous présenter son témoignage après les dernières précisions voulues par Mme Buc à savoir que : 

 « La camionnette de ramassage appartenait à la maison – que tous les ans, pour le 1° janvier, la fanfare « Espérance » venait souhaiter la Bonne Année – que ce furent toujours les Pompougnac, Nicolas, Venant et Carret qui firent les différents travaux de Tourtel.  –  que Paul son mari décédera en 1958 – que Mme. Delpeuch se maria avec M. Wisner qui mettra bien des régisseurs et des secrétaires pour tenter de poursuivre l’activité mais l’ambiance avait disparu et le tout sera vendu à la SAFER ».

Paul Roger

Paul Roger est né le 20 juillet 1932 de parents agriculteurs à la Mouthe propriété de la famille Lablénie. Ses parents eurent 5 enfants : Georges (maçon qui sera associé avec Dazinière dit Le Chatou et qui firent les maisons de Solange Delage en haut du bourg ainsi que La Ruche) mais également   Georgette, Jeanne, Marcel et Paul.

Paul alla à l’école de Rouffignac, avec Mme Dépeigne et Mme et M. Chaussade, où il passa son certificat d’études, continuant à travailler la terre avant d’entrer de 1948 à 1950 comme limonadier chez M. Lablénie avec Michel pour aller chercher la bière à Périgueux ou les matériaux pour la construction du hangar ou les livraisons de charbon avec leur P 45 Citroën. 

Ensuite il se mit à tailler la pierre de Bauzens (près de Thenon) avec son frère lorsqu’ils construisaient la maison de Solange en haut du bourg. Et là, il fit la connaissance de Jacqueline se mariant en 1954… 

Auparavant il fera l’armée au 403 à Bordeaux ayant failli partir en Indochine malgré son récent mariage et « grâce » à la défaite de Dien Bien Phu…. Démobilisé en octobre 1954 il reviendra à Puybazet chez ses beaux-parents, sera chauffeur à Limeyrat chez Brachet ; puis, chez Molinier il sera maçon toujours à Limeyrat (il fera la maison où habitent M. Ojeda et la pharmacie, de Léo Dougnac). 

Mais en mars 1956 il sera rappelé pour l’Algérie. Libéré en octobre 56, les voici partis à Paris dans les chemins de fer à contrôler et surveiller le transit de marchandises et ce, de février 57 à janvier 58. Paul Roger va donc y rentrer en 1958.

Fernande et Paul Buc faisaient fonctionner la beurrerie tous les deux mais à la mort de Paul Buc en 1958 cela n’était plus possible. C’étaient les jardiniers qui s’occupaient de l’entretien ainsi que du jardin devant la beurrerie faisant toujours brûler la terre pour faire les semis…

Et Paul de nous conter sa journée de travail : il arrivait à 5 heures 30 alors que Fernande avait déjà allumé la chaudière de 1 000 litres pour recevoir l’hiver les cantines pour que la crème et le lait se mélangent bien et l’on commence à finaliser le beurre mis au réfrigérateur la veille et prêt à la vente.

Puis de 7 heures 30 à 9 heures, arrivaient tous les producteurs du secteur amenant dans les cantines, même les jours fériés avec des charretous, chariots bicyclettes puis mobylettes aussi bien 5 litres de lait que 30 ou 40. Et tout en attendant leur tour, c’était de longs conciliabules où se transmettaient dans la bonne humeur, les dernières nouvelles de la vie locale.

C’est ensuite le passage devant l’incontournable calepin où étaient inscrites après contrôle par le décalitre les quantités livrées. Celles-ci étaient ensuite versées dans l’écrémeuse chargée de séparer le lait de la crème. Cette première action permettait aux producteurs de récupérer le Petit Lait qui servait à élever les cochons.

On mettait ensuite la crème dans la chambre froide. Et ,le lendemain, le tout était déposé dans la « barate » pour rassembler les corps gras qui durant une bonne heure de brassage puis de  lattage donnait encore du Bas Beurre. 

Puis le malaxeur entrait en action pendant une heure permettant de laver le beurre jusqu’à ce que l’eau qui coule sur les pieds soit claire avant de le placer sur la table en zinc pour être moulé en plaques de 125 ou 250 grammes et empaquetées. Paul poursuivit les livraisons tous les mardis à Périgueux et le surplus pour les Halles de Paris, par train de La Gélie ainsi que Le Bugue le samedi. Pour Rouffignac il y avait l’épicerie Lamourane qui en vendait mais en fait les clients se rendaient directement à la beurrerie.

Jaligot Tourtel La beurrerie de Tourtel Rouffignac Dordogne
Monsieur Jaligot présentant les moules de 125 et 250 grammes

Il fallait 10 litres de lait pour en faire un kg mais c’était fonction des saisons et des vaches. A la fin Paul contrôlait deux fois par mois la teneur en matières grasses dans une éprouvette puis centrifugeuse ce qui influait sur le prix en fin de mois. A noter : lorsque les vaches avaient mangé des raves ou des choux, le lait avait un petit goût qui se retrouvait chez le consommateur qui en faisait reproche.

Paul commença le ramassage avec une Estafette et pendant ce temps Marcel le frère le remplaçait à la beurrerie. C’était un travail matinal de 2 heures environ aussi bien les dimanches que les jours fériés.

L’activité de la beurrerie s’arrêta en 1965 et Paul se spécialisa davantage sur les jardins avec Jules Personne et ce jusqu’en 1972. La beurrerie appartenait à Mme Roger puis à sa fille mariée à M. Delpeuch. Celle-ci, veuve, se mariera avec M. Wisner et ils garderont la beurrerie jusqu’à la mort de Mme Roger en 1973 date à laquelle Tourtel passera sous la coupe de la SAFER.

Photos et Témoignage recueillis par André Carret